José Luis Campana

WORLD TIMBRES MIXTURE (WTM)

Marc Battier

Musicologue, Chercher à l'IRCAM et Professeur émérite de la Sorbonne-Paris.

sur "Mixing up" de JL.Campana et "Etorkiz eta izatez" d'I.Urrutia.

Les œuvres composées par José Luis Campana et Isabel Urrutia rejoignent un mouvement qui souvent traverse les musiques de ce début de siècle, et qui se nourrit des instruments de cultures diverses. On en trouve de nombreux exemples chez les créateurs de l'Asie orientale: en Chine, au Japon ou en Corée, les mélanges de formes occidentales contemporaines, instrumentales autant qu'électroacoustique et d'instruments traditionnels sont de plus en plus fréquents. Il s'agit souvent de chercher un ancrage dans la propre tradition, si différente de celle importée de l'Occident.

Cependant, il n'en est pas ainsi. Sa quête de recherche de timbre, démarche qui a accompagné la musique depuis le début du vingtième siècle, le conduit sur un sentier encore peu fréquenté. Comme lanterne, il a recours au concept de cartes de timbre, comme celles issues de recherches des années 1970 conduite par John Grey aux Etats-Unis et poursuivis par David Wessel à l'Ircam. Ces travaux sont mis en lumière de nouvelles catégories permettant de mieux comprendre les dimensions du timbre, et ont ainsi offert aux compositeurs un vocabulaire et des concepts nouveaux, comme l'a bien montré le chercheur et créateur Jean-Claude Risset. Naviguer dans une carte de timbres, c'est créer une palette de sonorités qui viennent enrichir les instruments jouées en direct: elle peut conduire à des halos, des masses, des textures ou toutes sortes d'alliages souvent denses  qui font basculer la perception dans des paysages sonores inconnus. C'est aussi une victoire pour les chercheurs de la fin du vingtième siècle que des compositeurs d'aujourd'hui poursuivent leurs travaux par des créations artistiques.

Ce qui marque dans des partitions comme "Mixing-up" de José Luis Campana ou bien dans "Etorkiz eta izatez" ("Par origine et par nature") d'Isabel Urrutia est une orchestration qui échappe à tout modèle. Les compositeurs assemblent une variété inimaginable d'instruments de cultures très différentes et en tisse les sonorités avec ceux de l'orchestre occidental. L'auditeur reconnait ici l'accordéon, là un ensemble de chambre, mais de ces instruments qui nous sont familiers émergent des textures qui sont, elles, inédites. Cependant, ce n'est pas en recourant aux traitements électroacoustiques, dont on sait qu'ils permettent de profondément transformer les timbres et les formes sonores grâce aux techniques du studio, mais en alliant subtilement des sources sonores instrumentales. Ainsi se crée une matière à la fois proche des attentes de ce que peut apporter la musique de concert, et d'émerveillement devant ces tissus sonores inouïs.

Ivanka Stoianova

Dr. en Musicologie et Dr. Honoris Causa.

sur «Mixing up» de J.L.Campana

«Mixing up» (2017) de José Luis Campana pour sextuor à vent live (hautbois, clarinette, trompette, cor, basson et trombone) et ensemble de 29 instruments de différentes traditions populaires à travers le monde sur support audio de José Luis Campana fait suite à son vaste catalogue d’œuvres pour différentes formations instrumentales, vocales- instrumentales, électroniques et mixtes et de beaucoup de travail de recherche en studio électronique. En initiant une nouvelle phase dans son travail de compositeur.

«Mixing up» répond au besoin d’une rénovation radicale de la matière du son. Pour en finir avec les sons chargés d’histoire et les techniques compositionnelles des instruments acoustiques de l’orchestre, pour en finir avec les sonorités et les techniques spécifiques des instruments des traditions populaires introduisant inévitablement un effet exotique dans le contexte de la musique occidentale, pour en finir avec les techniques et technologies récentes, devenues vite académiques et répétitives (comme les pièces pour flûte des années 60 devenues toutes « pièces Gazzelloni » portant le nom du flûtiste exceptionnel qui les avait créées, puis les nombreuses pièces, souvent avec transformation du son en temps réel, toutes similaires car générées par les mêmes programmes informatiques). Mixing up traduit le désir d’inventer un nouvel univers sonore – inconnu, inouï, nouveau – tout en puisant dans la richesse des traditions populaires (les instruments avec leurs timbres spécifiques) et de la tradition classique. Aucun timbre n’a été dénaturé ou modifié par des programmes informatiques de transformation. L’extension de l’ambitus de certains instruments populaires vers le grave et l’aigu, ainsi que les «halos» de résonances timbrales riches contribuent à créer l’impression d’espaces lointains, de dimensions oniriques, d’ouverture, d’infini. Le propos du compositeur n’est pas l’opposition des altérités, comme toujours dans le passé, et la reconnaissance des timbres individuels, mais leur interaction, leur fusion productrice de différent. Schœnberg avait indiqué le chemin avec sa pièce Farben / Couleurs de ses Six pièces op. 16 (1908), devenue la définition-même de sa Klangfarbenmelodie, mélodie de timbres. Mais on oublie souvent que sa notion de Klangfarbenmelodie intégrait non seulement les timbres instrumentaux, mais encore les hauteurs, les dynamiques, ainsi que les principes fondamentaux de l’écriture occidentale : l’harmonie et la polyphonie. La nouvelle matière du son inventée par Campana est aussi, comme toute découverte artistique, une synthèse forte: des qualités timbrales des instruments classiques et populaires qui absorbent les procédés d’écriture de la musique récente au profit d’un univers musical nouveau, libéré des carcans des traditions, des stéréotypes et des automatismes des techniques et des technologies et ouvert à l’imaginaire compositionnel d’aujourd’hui.

Après Stravinski, de Falla, Bartok, Berio, Ravi Shankar et Menuhin..., on pensait qu’il n’y avait plus tellement lieu à continuer à chercher dans le domaine du folklore. L’expérience de Campana prouve magistralement le contraire. Fort des acquisitions des musiques spectrales et des technologies récentes, il découvre dans les timbres des instruments populaires un nouveau domaine inexploré pour inventer une matière sonore infinie, toujours à réinventer.

Klangfarbenmelodie: La dénomination était trop limitée par rapport à la découverte compositionnelle de Schœnberg dans Farben.

La proposition forte du compositeur JLCampana est de faire un mixage unique non seulement des timbres instrumentaux classiques et populaires, mais réaliser aussi la mixture convaincante de ces timbres résultants avec les procédés compositionnels de l’écriture et de la pensée formelle de ce début du XXIe siècle.


Michèle Tosi

Musicologue

sur «Mixing up» de JL. Campana

Le projet de Mixing up est singulier et la réalisation en est inouïe! C'est une aventure dans laquelle s'est lancé José Luis Campana, celle de réunir 29 instruments traditionnels du monde entier et de tous les âges – parmi les plus fabuleux citons les launeddas, le didgeridoo, le shō, l'aulos, la gaita, la vina ou encore la trompa de caracola – et de les associer à un sextuor à vents «live».

L'enjeu, le défi, est de lier entre elles ces deux lutheries, de les faire cohabiter voire interagir : d'une part les vents de l'orchestre classique, qui vont jouer sur scène et seront amplifiés, d'autre part des instruments offrant une palette de sonorités et une variété de timbres infinie pour cet amoureux des sons qu'est Campana.

La première étape a consisté à compiler le matériau sonore issu de ces 29 instruments du monde. Campana le prélève à partir de banques de sons naturels multiples et les numérise afin d'obtenir des échantillons aussi nombreux que ductiles. Ils vont servir à élaborer la «partie audio», autrement dit le «support audio» projeté à travers les haut-parleurs prévus à cet effet.

On peut, à l'écoute, y déceler une grande forme en trois parties ménageant un bref silence entre elles, mouvements II et III ainsi qu'après le quatrième. A 5'10, en effet (fin du mouvement II), la densité s'accroit jusqu'à saturation de l'espace, tel le plein-jeu d'un méta-instrument où s'interpénètrent et fusionnent les deux sources sonores.

Un travail subtil d'hybridation des sonorités, sous forme de trames fluides se relayant par tuilage, constitue la matière du troisième mouvement. Juste avant l'extraordinaire théâtre de sons instauré dans le quatrième – les instruments traditionnels ont la primeur au début - renouvelant l'écriture et les gestes instrumentaux, tout en ménageant des surprises.
Après le fulgurant mouvement V, la dernière partie creuse l'espace, étire les registres et laisse se déployer une véritable polyphonie de lignes très ciselées au sein de laquelle s'imitent le hautbois, la clarinette, le shakuhashi, la cornemuse... dans un espace réverbéré où s'inscrivent les figures de la singulière trompa de caracola.

Chose rare concernant le «support audio» qui est ici intégralement représenté, dans une notation traditionnelle de registres et de hauteurs, au sein même de la partition jouée en direct par les musiciens.

 

François Bayle

Compositeur et Ancien Directeur de l’INA-GRM, Radio France

sur «Mixing up»

Cher José Luis

Merci pour cette belle production de WTM («World Timbres Mixture»).

J’ai TOUT aimé!, autant le «Mixing up» orchestral que les percussions de Jean Geoffroy («Mandala» et «Nalu kamusi») excellent comme toujours, ou la guitarre de Roberto Aussel («Asi...) étonnante.

Mes compliments aussi à Isabel Urrutia que je découvre avec son «Etorkiz eta izatez» très réussi.

Des sons nouveaux et des idées concrètes et réciproquement!, des nouvelles idées venues de l’écoute renouvelée, déplacée, mondialisée...

Bien cordialement à chacun, continuez sur cette belle route.

 

Walter Boudreau

Compositeur. Directeur artistique de la Société de musique contemporaine de Québec (SMCQ) et du Festival International de Montréal/ Nouvelles musiques.

sur «Mixing Up» de JL Campana

J’ai écouté attentivement l’enregistrement de Mixing Up et mon commentaire est le suivant:

Non seulement cette démarche « acoustique » (aux résultats « électroacoustiques »…) produit une musique inouïe, révélatrice de couleurs timbrales insoupçonnées, mais le tout étant réalisé sans avoir à recourir à une technologie souvent « lourde » et qui a tendance devenir obsolète aussitôt rendue accessible !

Je compte bien porter ton Mixing Up au sommet du palmarès des projets escomptés à MNM 2019, dont la thématique sera « Les Grands Espaces… »

 

Claude Delangle- sur «Mixing up» de JL.Campana

«...du très beau travail, une recherche passionnante !
Ces synthèses sonores font entendre des combinaisons inouïes ! »

Claude Delangle: Saxophoniste, Professeur au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris.

 

Jean Geoffroy sur «Mixing up» de JLCampana et «Etorkiz eta izatez» d’I.Urrutia

«Le son matière est une notion bien connue aujourd’hui sur laquelle travaillent de très nombreux compositeurs à travers des transformations électroniques live, des modes de jeux nouveaux, les métas-instruments et développements de toutes sortes, ce «son» qui a accompagné l’homme depuis toujours, que ce soit à travers ses traditions musicales populaires, que les timbres qui y sont associés, comme autant de signatures apposées à travers les âges.

La démarche de José-Luis Campana et Isabel Urrutia est différente.
C’est là, toute l’ambition de cette nouvelle recherche: recréer une nouvelle dimension, un nouvel espace sonore. Cette démarche a créé un nouvel espace sonore génial...Cela sonne vraiment très bien!

Je compte réaliser des enregistrements par famille d'instruments: Bols Chinois, Bois, Métaux...étudier ses résonnances à l’aide de l’ordinateur, créer de nouvelles modes de «jeux» et leur retravailler, afin d’ enrichir la «banque de sons» de notre «palette sonore» avec des instruments des traditions populaires pour son application à la composition musicale».

Jean Geoffroy, Percussionniste, Professeur aux Conservatoires Nationaux Supérieurs de Musique de Paris et Lyon

 

Bertrand Dubedout- sur «Mixing up» de JLCampana

Je suis impressionné par la quantité de travail que tu as accumulée dans cette œuvre.

Je suis très sensible à la richesse des textures qui configurent un paysage vraiment nouveau.

Je suis aussi très sensible à la richesse harmonique, au travail de sillage, de trainées que laisse derrière elle chaque nouvelle texture.
C'est aussi une authentique pièce d'orchestre avec seulement 6 instruments live, ce qui est aussi une piste extrêmement riche pour les compositeurs, à une époque où les orchestres ne jouent, au titre du "contemporain", que du néoclassique. Même en termes d'économie musicale, c'est une idée que je crois pleine d'avenir.

Bertrand Dubedout- Compositeur, Professeur au Conservatoire de Toulouse et Co-Directeur d’éOle.

 

Marie Ythier- sur «Mixing up» de JL.Campana

Bravo, c’est très réussi!
J’aime beaucoup la matière et l’épaisseur, les soufflés dans les graves, ainsi que les motifs plus contrapuntiques qui se développent à partir de la moitié de la pièce avec les guirlandes de sons qui ressemblent un peu à du cymbalum ou cordes pincées.

Marie Ythier Violoncelliste.

 

Pascal Contet- sur « Mixing up» de JL.Campana et «Etorkiz eta izatez» («Par origine et par nature») d’I.Urrutia

Bravo à vous… c’est exaltant, étonnant, curieux et évident à comprendre, moderne, novateur et cependant si lié aux siècles précédents.
On voyage, on se laisse emporter sur un nuage bienfaiteur. Chaque seconde qui passe donne envie de découvrir la suivante avec avidité et curiosité.

Pascal Contet : Accordéoniste et Compositeur.